Ma vie, ma gueule
Sophie Fillières, France, 2024o
Barberie Bichette, surnommée Barbie, a 55 ans et le monde s'effondre sous ses pieds: oubliée par ses enfants, lasse de son travail, isolée socialement, elle fait face à une profonde crise existentielle et ne trouve bientôt plus d'appui autour d'elle. Un portrait empreint de douceur et de douleur d'une femme d'âge mûr confrontée à la dépression.
Les derniers films ont souvent des airs de testament. Aussi est-il tentant d’interpréter l’œuvre ultime comme une préfiguration de la mort de son auteur·e, d’autant plus lorsque celle-ci s’intitule Ma vie, ma gueule. Et qu’il y est question de l’improbable, mais possible recommencement de la vie de Barberie Bicherette, dite Barbie, sorte de double de la cinéaste Sophie Fillières, décédée en 2023. En proie à la dépression, fatiguée de tout, cette dernière, interprétée par Agnès Jaoui (saisissante), commence à retrouver le goût de vivre dans un rare moment de fulgurance qui donne envie de croire à nouveau, sinon à la vie, du moins au cinéma. Atteinte d’une longue maladie, Sophie Fillières s’est éteinte à l’issue du tournage de son dernier film. Ses enfants, Agathe et Adam Bonitzer, ont continué le travail après son décès, supervisant le montage selon ses indications. Dans la fiction, Barbie est également mère d'un garçon et d'une fille. À l'issue d'un séjour en hôpital psychiatrique, ils partent en voyage ensemble, mais elle décide de continuer la route seule. À bord du ferry qui l’emmène vers l’Angleterre, elle les voit la saluer au loin sur le rivage. Devant ces images, débordantes d’émotion et de pudeur, on pleure. Le cinéma, c'est une main qui s’agite, deux corps qui sautillent, un voyage vers d’autres rives. Passeur des Enfers dans la mythologie grecque, Charon devait être le premier cinéaste.
Emilien Gür